par Jean-Baptiste THIERRY,
Maître de conférences à l’Université de Lorraine


La magie du projet. Pendant plusieurs mois, les Ron Weasley et Harry Potter du droit – ou plus vraisemblablement Fred et George Weasley – ont réussi le pari de coordonner un projet novateur (« Le Projet »), tant sur la forme que sur le fond, offrant un peu de fantaisie permettant d’alléger la rigueur de la chose juridique (J.-C. Roda, « Harry Potter et le droit : propos introductifs »). Sur la forme, le choix du « mini-site », au demeurant discutable au vu du nombre et de la qualité des contributions, démontre, s’il en était besoin, que la doctrine n’est pas cantonnée aux revues papier et que les initiatives sont nombreuses qui permettent de rendre plus accessible la chose juridique, y compris en BD (Les Arrêts illustrés, « Elfe de maison et tradition de la famille Black [BD]). Sur le fond, nul doute que les différentes contributions ont su tenir en haleine les visiteurs du site, sans doute bien plus efficacement qu’un long exposé « magistral » sur une notion, un régime particulier. De la même manière que les romans et films ont accompagné le développement intellectuel et moral de lecteurs et spectateurs, il y a fort à parier que cette mini-saga juridique a permis de guider les étudiants en droit ou les personnes intéressées par le droit sur le chemin, long et permanent, de l’apprentissage du droit (qui ressemble à s’y méprendre à l’apprentissage de la sorcellerie : H. Valoche, « Harry Potter et la faculté de droit »). Mais il serait réducteur de ne voir dans ce projet qu’une initiative de pédagogie divertissante. C’est l’erreur qui a été commise par beaucoup de ne voir dans Harry Potter qu’un best-seller, une savante machinerie commerciale : le temps a montré que la richesse de l’univers de J.K. Rowling était également littéraire. S’amuser grâce à cette démarche est évidemment bienvenu car, comme l’a relevé Jean-Christophe Roda, si la chose juridique est sérieuse, rien n’empêche d’en tempérer la rigueur avec un peu de fantaisie. Au reste cette fantaisie rend le droit accessible et le croisement du Droit et de Harry Potter est un élément qui participe à la construction d’une culture juridique (sur cette construction dans les séries télévisées, v. B. Villez, Séries télé : visions de la justice : PUF, 2005) : il n’est donc pas question que de transmission, mais bien de compréhension. On a d’ailleurs vu dans Harry Potter que le sérieux et la gravité menaient à la tristesse, la haine et l’obscurantisme : en un mot, au monde de Voldemort. Au contraire, le rire, la transgression et l’amitié font des élèves de Poudlard des adultes accomplis et permettent le triomphe du « bien », de l’équité et de la justice.

La magie, un non-droit ? La chose n’était pourtant pas gagnée d’avance car, comme plusieurs contributions l’ont relevé, le monde des sorciers est un monde basé sur la tricherie, la manipulation, voire le dopage (R. Maurel, « Le droit du sport et les compétitions sportives »). Autant de sorts qui font du monde des sorciers, non un monde anormal, mais un monde autrement normal, avec ses propres règles. Il était dès lors difficile de vouloir analyser le monde des sorciers au prisme du droit positif moldu. Harry Potter est un monde libre (Océane, « La liberté de circulation dans Harry Potter : le transplanage, le balai magique et la poudre de cheminette »), d’où le droit n’est pas absent, même si les mauvaises langues pourraient faire remarquer que le succès de la saga doit beaucoup à l’absence de protagonistes juristes. Les juristes moldus, par nature panjuristes, chercheraient-ils à contaminer par le droit le monde immaculé des sorciers ? N’est-il pas dangereux de faire œuvre de proposition législative (Cybèle S., « Les Sorts Impardonnables ») ou d’introduire des contentieux en droit du travail (M. Peyronnet, « Recours pour harcèlement moral discriminatoire du Pr Lupin ») ? On pourrait alors croire que les moldus ont bien du mal à comprendre le monde des sorciers qui semble « a-juridique » : on n’y fait guère appel à la force publique et la règle de droit y semble auto-sanctionnée (J. Picon, « Contrats et liens magiques en droit sorcier »). Un privatiste mal intentionné relèverait qu’il n’est d’ailleurs peut-être pas anodin que de nombreuses contributions concernent le droit international, dont l’existence est tout aussi douteuse que la magie (H. Valoche, « Institutions et relations internationales dans l’univers de Harry Potter »).

La magie « juridicisée ». Mais en réalité, le droit n’est pas absent de Harry Potter. On se sera ainsi intéressé à la qualification d’un conflit armé (A. Lobry, « La Bataille de Poudlard : Considérations abracadabrantesques à propos d’un conflit armé passé inaperçu »), au droit de l’environnement (J. Reeves, « Harry Potter et l’environnement ») et même au statut juridique de Poudlard (Ch. du Couëdic de Kerérant, « Le statut juridique de Poudlard ») ! Certaines notions juridiques moldues ne s’appliquent pas dans le monde des sorciers ou y sont difficilement transposables, au contraire d’autres qui démontrent leur caractère universaliste, sinon naturaliste. Ainsi, notre classification des biens apparaît peu adaptée (A. Touzain, « Le statut des biens magiques dans Harry Potter »), quand la notion de frontière est bien présente (Océane, art. préc.). L’égalité est absente d’un monde où la discrimination règne dès l’enfance, où tous se respectent sans toutefois se mélanger, de sorte qu’il ne peut exister un ordre juridique sorcier unifié : l’ordre des sorciers n’interfère pas avec celui des autres créatures magiques (N. Guegherouni, « Le statut juridique des créatures et animaux magiques ») et il est bien isolé du droit moldu. En revanche, l’interdit est bien présent. Il a une remarquable permanence, si l’on songe aux trois sorts impardonnables interdits depuis 1717 (Cybèle S., art. préc.), même si la question de la répression reste difficile : le droit sorcier apparaît bien impuissant à appréhender les agissements de Voldemort (Jonathan, « Harry Potter et le terrorisme »), même si tout espoir n’est pas perdu (A. Bréjon, N. Stirn, « Voldemort et les Mangemorts : une entreprise criminelle commune ? ») ; les conditions de détention au sein d’Azkaban sont terribles mais jugées comme les seuls à même de circonvenir, peut-être plus que punir, les sorciers délinquants. Ces quelques différences, notables bien que non exhaustives, ne doivent pas dissimuler un glissement du droit sorcier vers le droit moldu. Les moldus déplorent souvent l’inflation normative. Pourtant, ils ne peuvent s’empêcher de participer à cet engorgement juridique, dont les effets ont tout de la magie noire. La société des sorciers aurait pu sembler dégagée de ces arguties normatives : las ! Voilà qu’il y est question de normes standards pour l’épaisseur des fonds de chaudron (H. Valoche, art. préc.).

Faut-il alors craindre cette juridicisation de Harry Potter ? N’est-il pas terrifiant de venir troubler juridiquement la quiétude toute relative du monde des sorciers ? Le droit des successions a-t-il sa place (Q. Le Pluard, « La dévolution successorale de la noble et très ancienne maison des Black ») quand seule la volonté individuelle semble primer ? La pénalisation de notre monde moldu doit-elle contaminer le monde des sorciers (Mr Hérisson, « Polynectar et usurpation d’identité ») ? Le monde des sorciers apparaît tout à la fois comme un modèle dont on peut chercher à s’inspirer, mais aussi comme un repoussoir particulièrement régressif en comparaison du modèle moldu, si l’on songe, par exemple, au statut des elfes de maison (Dichotome, « De l’esclavage des elfes de maison »). Faut-il souhaiter un statut pour les fantômes et esprits frappeurs (A. Touzain, « Le statut des fantômes et des esprits frappeurs dans Harry Potter ») ?

À bien y regarder, ce qui est tout à la fois terrifiant et fascinant dans le droit sorcier, n’est pas l’absence de normes, mais leur effectivité toute relative. La réaction n’est qu’individuelle et, lorsqu’un juge intervient, c’est en toute partialité (A. Jamet, « La justice magique »). La confiance ne réside finalement qu’en l’éthique de certaines personnes (S. Rossignol, G. Sampietro, « Surveillance et renseignement dans le Monde magique ») ou dans des institutions informelles (W. Goliasse, « La Constitution non écrite du monde des sorciers : Considérations sur la légitimité constitutionnelle dans le monde magique »). Souvenons-nous que l’on ne doit qu’à Harry Potter lui-même l’abandon du pouvoir fantastique dont il pourrait tirer profit grâce à la baguette de Sureau (RM – film), signe que la limitation du pouvoir peut entraîner son renforcement (B. Deffains, S. Ferey, Agir et juger, comment les économistes pensent le droit, éd. Panthéon-Assas, 2010, p. 39-40). Cette leçon n’est pas propre à Harry Potter et on la retrouve, notamment, dans d’autres œuvres remarquables (par ex. : Ch. Nolan, The Dark knight, 2008). Mais on pourra convenir que l’idéal de sécurité juridique, certes moins romanesque, s’accommode mal de l’arbitraire d’un seul homme, même s’il s’agit de Harry Potter. La saga Harry Potter renvoie finalement à l’interrogation plus ancienne, repris par Alan Moore et Dave Gibbons dans Watchmen (1986-1987): quis custodiet ipsos custodes ? Who will watch the watchmen ? Qui surveille les gardiens ?

« Méfait accompli ! » ? Le succès de ce projet est notable. Certes, il est encore loin des 450 millions d’exemplaires vendus, ne sera peut-être pas traduit dans 75 langues et la fortune que ses coordonnateurs amasseront sera sans doute purement intellectuelle. Ce projet est-il pour autant arrivé à son terme ? On peut en douter : après tout, la saga Harry Potter a connu des dérivés (Les Animaux magiques, Le Quidditch à travers les âges), a été portée à l’écran, a fait l’objet de nombreuses spéculations et même été transformée par des fanfictions. L’histoire a certes une fin, mais on sait que le monde des sorciers est empli de mythes et légendes. Récits innombrables et panjurisme : tout laisse croire que l’aventure n’est pas entièrement achevée.

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