Aragog

par Natacha Guegherouni,
Doctorante à l’Université Versailles Saint-Quentin


L’étude des créatures peuplant le monde des Sorciers compose une partie optionnelle du cursus enseigné aux jeunes apprentis sorciers britanniques à Poudlard, dans la mesure où cette matière peut être choisie en troisième année (PA). Mais, dans un monde où les compétitions sportives internationales de jeunesse incluent des batailles contre des dragons (CF), il semble important pour tout un chacun d’avoir un minimum de connaissances sur ces êtres vivants qui partagent notre monde. C’est pourquoi l’ouvrage de référence en la matière, Les animaux fantastiques (N. Scamander, Obscurus Books, 53e édition), fait partie des nombreux tomes que chaque Sorcier se doit d’acquérir dès la première année.

La fascination et l’engouement pour certaines de ces créatures dépasse même le monde des Sorciers, et il n’est pas rare de croiser dans l’imaginaire populaire des moldus certains êtres dont la dissimulation n’est pas toujours aisée. On pense par exemple à l’emblématique Monstre du Loch Ness, autour duquel la campagne de désinformation menée par le Ministère de la Magie a reçu un succès mitigé (Les animaux fantastiques, p. xx)

Comme le reste du monde des Sorciers, l’existence de ces créatures plus ou moins dangereuses doit rester secrète. De plus, la protection de ces créatures, de leur habitat naturel, et des Sorciers qui interagissent avec elles, est un impératif qui mobilise une part importante des services du Ministère de la Magie : le Département de la Régulation et du Contrôle des Créatures Magiques est décrit comme le deuxième plus important du Ministère (AF, p. xix). Contrairement aux moldus, pour qui la réflexion sur la biodiversité se fait en termes de ressources naturelles, la première priorité pour les Sorciers est la dissimulation de l’existence de ces créatures. Il en va de la survie des Sorciers dans leur ensemble, qui souhaitent éviter des persécutions comme ils ont pu en connaître au Moyen-Age (AF, p. xv).

Tout comme les moldus, les Sorciers ont une approche très anthropocentrée de la biodiversité, et malgré les références explicites aux idéaux de développement durable de certains Magizoologistes (AF, p. ix), aucune créature ne fait l’objet d’une protection juridique motivée par sa valeur en tant qu’être vivant. Si les moldus peuvent reconnaître l’importance de certaines espèces pour leur valeur intrinsèque et leur place dans l’équilibre d’écosystèmes uniques (Convention sur la Diversité Biologique, 1992), l’impératif du secret et de la dissimulation chez les Sorciers rend une telle réflexion très minoritaire. De plus, le nombre incroyable de prédateurs supérieurs qui présentent un danger pour l’homme peut justifier une antipathie bien compréhensible de la plupart des Sorciers pour des créatures comme l’Acromentule. Face à de tels monstres, Ron Weasley n’a pas le monopole de la phobie des araignées (ES). Nous ferions probablement de même si une simple sortie au jardin des voisins pouvait résulter en une attaque de gnomes hargneux (CS).

Comme en droit moldu, les Sorciers ont encadré juridiquement le statut des créatures magiques en premier lieu par le biais de conventions internationales. L’idée est la même que pour les espèces animales protégées en droit moldu : le Norvégien à crête connaît aussi peu les frontières que la bernache du Canada (ES). Ainsi, pour lutter contre le trafic clandestin d’espèces, mais aussi pour prendre en compte des créatures susceptibles de migrer, la Confédération internationale des Sorciers (pour plus d’informations au sujet de cette institution, voir cette contribution) a débattu du sujet dès 1692 (AF, p. xv).

La classification des créatures magiques est en elle-même problématique, notamment car ses imperfections traduisent une absence de prise en compte de certains êtres vivants comparables aux humains en termes d’intelligence et de langage. De plus, le régime juridique applicable à l’ensemble des créatures magiques étant régi par un impératif de dissimulation vis-à-vis des moldus, la protection des créatures en elle-même est rudimentaire, mais plutôt efficace.

Une classification officielle des créatures magiques portée sur la dangerosité

La classification officielle du Ministère de la Magie est détaillée dans Les animaux fantastiques, et surprend par son originalité. La quantité peu importante de créatures répertoriées (soixante-quinze dans l’édition la plus récente) rend inutile une classification détaillée comme la classification linnéenne ou phylogénétique utilisées par les moldus : chaque créature est présentée sous son nom usuel, qui peut présenter des variations. Par exemple, le Basilic est aussi connu sous le nom de « Roi des Serpents » (AF, p. 3). La seule personne à faire référence à des dénominations en latin est Xenophilius Lovegood, qui évoque un nom « scientifique » pour les gnomes (RM). Cette idée est considérée comme une excentricité de plus de sa part et n’est pas prise au sérieux.

La classification officielle met l’accent sur les interactions entre les Sorciers et les créatures. Le risque associé à une créature mesure la probabilité de dommages corporels résultant d’une interaction avec celle-ci. Chaque créature est donc assortie d’un nombre de croix allant d’une (ennuyeux) à cinq (tueur notoire de sorciers/impossible à domestiquer/apprécié de Hagrid).

Toutefois, certaines classifications sont sujettes à controverse. Tout d’abord, le loup-garou est assorti d’un niveau de danger maximal, mais ce risque ne se présente qu’une fois par mois, pour les individus ne bénéficiant pas d’un traitement approprié. On peut penser qu’une telle classification participe à la méfiance et aux discriminations dont sont victimes ces individus, allant jusqu’à perdre leur emploi lorsque leur lycanthropie est révélée (PA). Ensuite, le niveau de dangerosité de la plupart des espèces suppose un certain niveau de compétence de la part du Sorcier en question. Ainsi, un simple lutin de Cornouailles, qui présente un risque de niveau trois en temps normal (AF, p. 32), peut tout à fait semer le chaos dans une salle de classe (CS).

Mais au-delà de l’effective dangerosité des créatures, se pose également avec force la question du statut de créature en lui-même, par opposition aux Sorciers. Certains êtres doués d’une intelligence comparable à celle des humains revendiquent davantage de reconnaissance et d’autonomie.

Dragon

Les créatures semi-humaines: un besoin de reconnaissance

La frontière entre l’être et la créature est rendue floue par l’existence de certaines espèces douées d’une grande intelligence. Pour ne citer que les plus politisées, il s’agit des centaures, des êtres de l’eau ou des gobelins.

Une définition satisfaisante pour l’ensemble des parties concernées n’a été déterminée qu’en 1811, sous l’impulsion du Ministre de la Magie de l’époque, Grogan Stump, après des tentatives qui s’étaient mal terminées, entre autres du fait de la présence de trolls peu enclins à la négociation (AF, p. xii). Un « être » est donc « toute créature qui possède suffisamment d’intelligence pour comprendre et participer à l’élaboration des lois applicables aux Sorciers ». Sur la base de cette définition, les centaures et les êtres de l’eau se sont vus attribuer le statut d’être, mais ont demandé à être considérés à nouveau comme des créatures l’année suivante.

Si ces créatures sont parfois montrées sous un jour positif, la plupart des Sorciers fait preuve d’assez peu de compassion (on pense notamment aux elfes de maison). Les centaures comme les elfes de maison ont des réactions allant de la surprise (ES) à l’hystérie (PA) lorsque Harry Potter, dans son ignorance des habitudes des Sorciers, les traite avec respect. Les Magizoologistes ont donc décidé d’attribuer à ces créatures un niveau cinq de dangerosité, en précisant l’importance de leur accorder le respect qui leur est dû (AF, p. 6). Le comportement de certains agents du Ministère comme Dolores Ombrage (OP) confirme que tous les Sorciers ne font pas preuve de la présence d’esprit nécessaire pour assurer leur propre intégrité physique lorsqu’ils interagissent avec ces créatures.

La Clause 73 et l’obligation de dissimulation aux moldus

Elément central du droit des créatures magiques, la clause 73 a été adoptée en 1750 après près d’un demi-siècle de négociations au sein de la Confédération internationale des Sorciers. Cette clause, qui vient s’insérer au sein du Code International du Secret Magique, impose aux instances gouvernementales nationales telles que le Ministère britannique de la Magie l’obligation de dissimuler aux moldus l’existence des créatures magiques, sans quoi elles pourront être sanctionnées par la Confédération.

Toutefois, la nature des mesures de dissimulation et les sanctions envisagées ne sont pas précisées. Pour ce qui est du Ministère britannique de la Magie, il semble que l’utilisation de sorts en tous genres afin de repousser les moldus soit monnaie courante. De manière plus controversée, il est fréquent d’utiliser des sortilèges d’Amnésie sur des moldus, parfois à l’échelle de tout un village qui a eu la malchance d’être survolé par un dragon (AF, p. xvi).

Les Sorciers qui sont propriétaires d’une créature magique en tant qu’animal de compagnie sont responsables à titre individuel de sa dissimulation, notamment par l’utilisation quotidienne de sorts de Désillusion (AF, p. xix).

Une protection rudimentaire de la biodiversité

La protection des créatures magiques peut sembler rudimentaire en termes de volume législatif : la clause 73, quelques portions de législation sur l’interdiction du commerce des produits issus de ces créatures, et quelques conventions ad hoc (par exemple pour les dragons) semblent former l’ensemble du droit applicable à ces créatures. Aucune mention n’est faite de la protection des écosystèmes nécessaires à leur survie, alors que pour les moldus, la protection de certaines zones sensibles (zones humides, forêts, océans) était le point focal de la Conférence de Nagoya de 2010, qui s’inscrit dans un débat plus large initié lors du Sommet de Rio de 1992. On peut donc s’interroger sur le devenir de certaines créatures magiques particulièrement isolées ou discrètes comme le Morempli (AF, p. 25), qui vit exclusivement dans des forêts de Papouasie Nouvelle Guinée. On peut aisément imaginer que sa survie à moyen ou long terme est compromise par la déforestation.

Toutefois, des efforts de conservation de certaines espèces ont été mis en œuvre par les Sorciers. Tout d’abord, le commerce de créatures vivantes ou des produits issus de ces créatures est strictement interdit. Hagrid sera régulièrement inquiété par ses incartades à cette loi, bien qu’il n’ait jamais tenté de créer des hybrides, ce qui est également formellement interdit (Ban on Experimental Breeding, 1965, AF, p. xix). Le parallèle avec les efforts en droit moldu pour interdire la contrebande et le braconnage est évident. On pense notamment à la CITES de 1975, outil international le plus connu dans la lutte contre le commerce d’espèces animales protégées.

Ensuite, la disparition imminente de créatures célèbres a entraîné un changement de pratiques. Avant d’utiliser un vif d’or, les amateurs de Quidditch attrapaient un vivet doré, petit oiseau qui mourait écrasé au terme de la compétition (K. Whisp, Le Quidditch à travers les Ages, Whizz Hard Books, 1952). Voyant que leur nombre déclinait rapidement, l’Association Internationale du Quidditch a opté pour une solution moins morbide et les pénalités associées au braconnage du vivet sont suffisamment sévères pour justifier sa classification de niveau quatre.

Pour conclure, on ajoutera que des zones entières du globe, où vivent des créatures particulièrement meurtrières comme le Quintaped (AF, p. 34), ont été rendues impossibles à cartographier. Cette solution drastique a l’avantage d’assurer une protection absolue aux créatures concernées comme à leur écosystème, un exploit que les moldus sont loin de réaliser à ce jour.

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