par Océane,
juriste.


A l’heure où certains veulent sonner le glas de Schengen et où les moldus tremblent à l’idée de voir leurs libertés amputées, les sorciers ne semblent être entravés par aucune frontière ! En outre, la diversité des moyens de transport et leur incroyable efficacité (notamment écologique, de quoi faire trembler les pays de la COP21 ! Après tout, qu’attendons-nous pour remplacer la voiture par notre bon vieux balai ?) tendent à faire du monde magique un monde sans limite. Et pourtant, par-delà l’apparente liberté de circulation, se cache en réalité un encadrement strict de l’utilisation des transports magiques.

Que ce soit à propos du balai (ES), de la voiture magique (PA), voire encore des cours de transplanage (OP), nos sorciers ne sont pas libres de leurs mouvements. Et pour cause, de nombreux incidents peuvent être relevés tout au long des aventures de nos héros. D’une part, les sorciers peuvent mettre en danger leur vie ou leur intégrité physique (à propos du transplanage : le risque de se désartibuler, c’est-à-dire de laisser une partie de son corps à l’endroit de départ) et provoquer des dégradations matérielles (PA, lorsque la voiture magique heurte le saule cogneur de l’école). D’autre part, les sorciers imprudents pourraient révéler l’existence de la magie aux yeux des moldus. Or cela est fortement prohibé et réprimé (cf. OP lorsque Harry est poursuivi par le ministère de la magie pour avoir fait usage du sort « patronus » à Little Whinging). Ainsi il existe bien une tension permanente entre la liberté de circuler et les impératifs d’ordre public.

La pluralité des moyens de transport magique : une liberté relative ?

Il faut lever ce voile qui consisterait à nous faire croire que l’œuvre magique de J.K. Rowling ne cache aucune subtilité juridique. Si, a priori le monde magique semble représenter l’utopie d’un monde épris de liberté, il s’avère en réalité proche du nôtre et cerclé par un Etat de droit régi par le ministère de la magie. En matière de transport, l’étude de la saga amène rapidement à constater que les sorciers ne sont pas libres d’utiliser tous les moyens de transport qu’ils désirent (PA, dans lequel les frères Weasley conduisent une voiture magique sans permis) et encore moins de se rendre en tous lieux (RM, où le réseau des cheminées du ministère est verrouillé pour cause « d’état d’urgence »).

Les sorciers bénéficient d’un large panel de modes de transport mais il doit être relativisé par les conditions d’utilisation de ceux-ci.

Le balai et la poudre de cheminette sont les moyens de transport magique les plus faciles à utiliser et les plus accessibles à tous : en effet, tout sorcier, majeur ou mineur peut y avoir recours sans permis particulier. Néanmoins quelques précautions d’usage ne sont pas de refus. Concernant le balai, l’école de Poudlard dispense des cours. Concernant la poudre de cheminette, elle s’utilise via le réseau des cheminées et nécessite de savoir précisément où l’on se rend (CS : Harry prononce « chemin de travers » au lieu de « traverse » et se retrouve dans l’Allée des embrumes – lieu mal famé).

Le transplanage est quant à lui, certes, le moyen le plus propre (aucune émission de CO2, avec réserve toutefois pour les Mangemorts) et le plus rapide, puisqu’il permet à un sorcier de disparaître d’un endroit pour réapparaître instantanément dans un autre, mais il est restreint au seul détenteur du permis. La raison est simple : c’est un moyen de transport dangereux (cf. PSM quand Susan Bones perd sa jambe gauche). Harry le décrit même comme désagréable (« l’impression d’être écrasé dans un tunnel de caoutchouc très étroit » – PSM). L’école de Poudlard enseigne donc le transplanage aux jeunes sorciers. Plusieurs remarques doivent être apportées. Premièrement, on notera que contrairement au monde des moldus, c’est le ministère de la magie qui dispense cette formation (moyennant quelques gallions) et qu’elle est unique pour tous les sorciers. Elle s’achève, en cas de réussite, par la délivrance d’un permis. Ainsi si jamais l’envie vous prend de transplaner, « la chose importante dont il faut se souvenir se résume à trois D ! Destination, Détermination, Décision ! » (« La règle des 3 D » selon Wilkie Tycross). Deuxièmement, seul un sorcier majeur peut transplaner. Tout manquement à cette règle peut entrainer des poursuites devant le Département de la justice magique. Cependant tout mineur peut être amené à transplaner s’il accompagne un sorcier en ayant la capacité. On parle alors de « transplanage d’escorte ». Il suffit de s’agripper au « conducteur » (e.g, Harry auprès de Dumbledore lors de sa visite chez Slughorn – PSM).

Balai, cheminée, transplanage, le monde magique dessiné dans Harry Potter semble relativiser l’espace et le temps. Mais sont-ils réellement délestés de toutes frontières ?

Un monde sans frontières ?

Aborder la liberté de circulation est une chose aisée dans le monde magique… Mais cela serait faire fi des délimitations que l’auteure a disséminées çà et là. Définir des frontières dans un monde qui semble ne pas en avoir est un exercice périlleux. Cependant inspirons nous de ce brave moldu qu’était Napoléon Bonaparte : « Cela n’est pas possible (…) Cela n’est pas Français ». On trouve ainsi, tout au long de la saga, de quoi répondre à nos interrogations. Le monde magique semble être un monde parallèle à celui des moldus (je me garde bien de tenter d’en tracer les contours juridiques, qui fera l’objet d’une autre contribution). En effet, pour s’y rendre il faut utiliser des « portes » uniquement visibles par les sorciers (e.g, la voie 9 ¾ à King’s Cross). On remarque aussi dans la Coupe de Feu que Poudlard n’est pas la seule école de sorciers et qu’il en existe notamment en France et en Bulgarie. Des frontières semblent donc bel et bien exister, tant au sein du monde magique qu’entre ces deux mondes.

Les frontières du monde magique

Elles sont doubles. Il peut s’agir tantôt de frontières de droit – c’est-à-dire des règles inhérentes à l’usage de la magie – tantôt des frontières physiques entre les différents territoires des sorciers.

Les frontières du droit

Que ce soit pour la poudre de cheminette, le balai ou le transplanage, la liberté de circuler se heurte à des restrictions de nature à assurer la sécurité publique, l’ordre public mais aussi la préservation des droits des tiers.

Dans un premier temps, on trouve ainsi des restrictions liées à la nature des zones géographiques concernées. Ainsi le ministère de la magie interdit l’usage du transplanage et du balai magique en son sein (hormis pour certains départements), mesures qui visent à protéger l’accès aux institutions « publiques ». Les mêmes restrictions se retrouvent à Poudlard. Néanmoins des exceptions demeurent et certaines personnes sont habilitées à outrepasser ces limites (PSM, Albus Dumbledore précise qu’« être directeur comporte quelques privilèges »). En outre le réseau des cheminées est relié au ministère : d’ailleurs, il faut noter que seules les cheminées raccordées, contrôlées puis approuvées par la régie de la régulation des cheminées peuvent utiliser le réseau. Dans la Chambre des secrets, on voit les Weasley utiliser leur propre cheminée, ce qui implique donc qu’il existe des « cheminées privées » et des « cheminées publiques ». Sont-elles soumises à la même liberté d’aller et venir ? Si les cheminées publiques sont accessibles et utilisables par tous, les cheminées privées ne sont utilisables que par les membres de la famille ou les individus invités par elle.

Dans un deuxième temps, on trouve des restrictions liés à la préservation de l’ordre public. Par exemple, la saga ne fait jamais mention de florilèges de balais volants dans l’espace aérien. On serait donc tenté de croire en l’existence d’une « police » chargée de réguler les flux. Mais existe-il un code de la route sorcier ? Il nous est permis d’en douter. D’une part, on constate déjà que le balai n’a pas à être immatriculé (question sécurité intérieure, des difficultés se posent quand le sorcier n’est pas objectivement identifiable). D’autre part, s’il existe un département des transports magiques, il ne comporte (concernant les balais) qu’un service technique. Enfin l’usage de balai révèle ses limites : il ne protège ni du froid, ni du vent et encore moins de la pluie ! Ce moyen de transport mythique est donc beaucoup moins glamour qu’il n’y parait et doit être réservé au match de quidditch ! Ainsi si le sorcier est libre de faire usage de son balai, cela ne doit toutefois heurter ni les autres libertés garanties, ni l’ordre public.

Dans un dernier temps, il faut envisager les restrictions visant à préserver le droit de propriété. Cela correspond au cas des sorciers qui, par le truchement d’un sort, protègent leur domicile. Ainsi la maison des parents d’Harry était protégée par le sort fidelitas qui y empêchait notamment le transplanage.

Quid de la valeur et de l’efficacité de ces restrictions ? Edictées par le ministère, elles ont valeur de loi et font l’objet de sanction en cas de manquement. Le fait de transplaner dans un endroit où cela est prohibé constitue une infraction consommée dès l’atterrissage (e.g, RM : lorsque le trio infernal transplane à Pré-au-lard, une alarme s’y déclenche immédiatement). Le sorcier encourt alors le risque d’être traduit devant un tribunal puis de faire l’objet de peine restrictive de droit (privation de l’usage de la magie) et autres peines complémentaires (confiscation de balai, suspension du permis de transplanage…).


Addendum. Il est intéressant d’évoquer le cas des elfes de maison. Pourquoi ? Nous venons d’expliquer que les sorciers sont soumis à différentes restrictions à l’usage des transports magiques. Pourtant les elfes sont autorisés à transplaner en tous lieux, chose plutôt étonnante pour les esclaves des temps modernes (l’auteur de ce texte est membre de la S.A.L.E – Société d’aide à la libération des elfes, créée, non sans mal, par Hermione, prenant à cœur la cause des créatures magiques, v. le statut des créatures magiques). Cependant, il faut souligner qu’un elfe de maison n’a pas le droit de faire usage de la magie sans l’accord de son maitre, ce qui limite en réalité sa liberté d’aller et venir.


Les frontières entre « territoires magiques »

Si l’on peut affirmer qu’il existe des frontières similaires aux nôtres (CF), on ne peut pas dire que celles-ci sont protégées, gardées ou fermées. Lorsqu’Hagrid raconte ses voyages à la recherche des géants (OP), il ne fait état à aucun moment d’une difficulté quelconque à passer d’un pays à l’autre. Néanmoins comme on le remarque dans la Chambre des secrets ou encore dans le Prince de sang-mêlé, lorsque des mesures exceptionnelles de sécurité sont instaurées, un sorcier doit toujours être en position de justifier son identité. Quel titre doit-il posséder ? Peut-il être contraint à une vérification d’identité ? Le monde magique ne semble pas encore atteint de la paperasserie-aigue et parfois, la bonne foi suffit (e.g OP et les contrôles à l’entrée de l’école).

Les frontières entre le monde magique et celui des moldus, « pas vu, pas pris ! »

Le sorcier est dans une position ambivalente : tantôt rattaché au monde magique, tantôt rattaché au monde moldu. Il est donc soumis aux lois du monde magique mais aussi à celles inhérentes à son lieu de résidence en territoire moldu. Les règles de circulation propres au monde moldu ne nous intéressent pas ici, d’autant plus que la probabilité de voir le TGI de Paris juger un sorcier canadien qui survole l’espace aérien français est rare ! Pourquoi ? Tout simplement parce qu’un sorcier ne doit jamais révéler l’existence de la magie aux moldus. Si cela se produit, la mémoire des moldus est effacée : notre monde n’a donc aucune connaissance de la magie. Toutefois, en cas d’usage d’un moyen de transport magique en territoire moldu, le sorcier pourra faire l’objet de poursuites auprès des juridictions magiques. C’est la raison pour laquelle dans le tome 5, lorsque les membres de l’ordre du Phénix volent en plein Londres, ils le font sous couvert d’un sort qui les rend invisibles à l’œil des moldus.

Mais un moldu peut-il accidentellement faire usage d’un moyen de transport magique ? Le transplanage nécessite des pouvoirs magiques, il n’est donc pas accessible aux moldus, tout comme le balai. Quid alors des cheminées ? Elles qui requièrent simplement un combustible (la poudre de cheminette) ? Je vous vois déjà vous jeter dans la vôtre pour vous rendre au magasin de farces et attrapes des frères Weasley ! Malheureusement pour nous, le département des transports interdit de raccorder une cheminée d’une maison « moldu » : seule une maison de sorcier peut être connectée.

*
*   *

« La liberté est la règle, la mesure de police l’exception », l’univers de J.K. Rowling semble faire de cet adage un véritable leitmotiv de la réglementation des transports magiques. Mais comme le démontre le transplanage, figure emblématique du monde de la sorcellerie, même la magie doit comprendre des limites, limites indispensables au vivre ensemble…

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3 réflexions sur “La liberté de circulation dans Harry Potter : le transplanage, le balai magique et la poudre de cheminette

  1. Très bien fait cet article,
    mais non il n’y a pas en réalité d’exception au transplanage à Poudlard, hormis pour les elfes de maisons. Ce « privilège » accordé à Dumbledore ne l’est que pour des raisons narratives dans les films, et n’existe pas dans les livres, ou au lieu de partir de la tour d’Astronomie Harry et le Directeur sortent de l’enceinte de Poudlard pour pouvoir transplaner.

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