par Joseph Reeves,
Doctorant allocataire en droit public
Universités de Genève et d’Angers


En 2007, J.K. Rowling a reçu le prix de l’Ordre des forêts en raison de la demande adressée à ses éditeurs internationaux de ne pas utiliser du papier issu de forêts anciennes ou en danger. L’on ne sera donc pas surpris d’apprendre que de tous les lieux de la série, c’est la Forêt interdite qui décroche la place de favori dans le cœur de l’auteure. Pourtant, les grands thèmes évoqués au long des sept tomes de la saga Harry Potter ne comptent pas dans leurs rangs la protection de l’environnement, ou de la nature de manière plus générale. Au contraire, cette thématique semble plutôt absente. Si cela semble paradoxal, la réalité du système social des sorciers tel que nous le présente Rowling permet d’expliquer cette absence de réglementation des écosystèmes, dans un monde magique pourtant très bien institutionnalisé. Cela pourrait paraitre d’autant plus surprenant du fait des enjeux développés par cette question dans d’autres récits de fantasy, en particulier les univers de Tolkien et Leguin.

L’extrait d’une leçon de l’Archimage de Terremer est très édifiant quant à la nature de la relation qu’entretiennent le sorcier et la magie : « Les vents et les mers, les puissances de l’eau, de la terre et de la lumière, tout ce que font ces éléments, et tout ce que font les bêtes et les végétaux, est bien fait, et justement fait. Tous agissent selon l’Équilibre. Depuis l’ouragan et le plongeon de la baleine géante jusqu’à la chute d’une feuille morte et le vol du moustique, tous leurs actes sont fonction de l’équilibre du tout. Mais nous, dans la mesure où nous avons un pouvoir sur le monde et sur chacun de nous, nous devons apprendre à faire ce que la feuille, la baleine et le vent font naturellement. Nous devons apprendre à maintenir l’Équilibre. Ayant été dotés d’intelligence, nous ne devons pas agir comme des ignorants. » (Ursula K. Leguin, Terremer, 1968, pp. 530-531). Dans la correspondance de Tolkien, l’auteur explique que la magie est « Art, délivré de bien de ses limitations humaines ; plus simple, rapide et complet. Son objet est l’Art et pas le Pouvoir, la sous-création et pas la domination ou la déformation tyrannique de la Création » (Humphrey Carpenter, The Letters of J.R.R. Tolkien, 1981, p.169). D’autres exemples abondent, toutefois les œuvres de Leguin et Tolkien, en plus d’être les parangons du genre, sont des références directes pour la saga de Rowling. Se trouve donc ainsi posé un principe selon lequel le respect de l’équilibre, de la nature ou encore de l’environnement est un corollaire de l’utilisation de la magie. Règle non écrite, aussi vieille que le monde lui-même, dont on a l’intuition du caractère essentiel et impérieux, l’on serait tenté de la considérer coutumière pour peu que l’on soit juriste internationaliste.

Dans le monde de Harry Potter, si les sorciers semblent utiliser la magie de manière plus libérée, avec peu de restrictions inhérentes à l’art même de la magie (c’est-à-dire de restrictions socialement imposées comme l’interdiction pour les mineurs de transplaner), la création des Horcruxes, un « acte contre nature » selon le professeur Slughorn (PSM, chapitre 23), ou le fait de boire du sang de licorne condamnant « à une vie maudite » (ES, chapitre 15) sont là pour nous rappeler que toute transgression ne se fait pas sans conséquence. La magie est un acquis beaucoup plus développé, et surtout, institutionnalisé que dans d’autres univers de fantasy. Au Royaume-Uni seulement, il existe un ministère de la magie à l’image des gouvernements moldus. De même, au niveau international, les relations entre sorciers sont encadrées. Et pourtant, de manière tout à fait paradoxale, aucune règle de droit expresse ne vient sanctionner le principe primordial du respect de la nature dans l’utilisation de la magie.

On peut apporter une réponse simple à cette absence au travers de l’histoire du droit de l’environnement moldu. Ce dernier est fréquemment qualifié de branche la plus récente du droit, bien que l’on puisse retrouver des traces de législations de protection de l’environnement aussi loin que dans l’Angleterre du 14ème siècle. Il s’agit toutefois d’actes isolés répondant avant tout à des considérations sanitaires. C’est avec l’accroissement massif de l’industrialisation à une échelle mondiale qu’apparaissent les premières considérations environnementales. Dans les années 1920, l’économiste Arthur Pigou formule l’idée selon laquelle tout effet externe négatif résultant d’une activité économique doit être supporté par l’entrepreneur. Cela donnera naissance en 1972 au sein de l’Organisation de coopération et de développement économique (OCDE) au principe du « pollueur-payeur ».

Plus la globalisation économique s’est accentuée, plus les considérations environnementales se sont précisées, diversifiées, et juridicisées. Ainsi, aux craintes de voir disparaître les populations de baleines répond la Convention baleinière internationale de 1946. Aux préoccupations de la destruction de certaines zones humides répond la Convention de Ramsar de 1971. Aux interrogations liées aux biotechnologies répond en 2000 le protocole de Carthagène. À la menace croissante du dérèglement climatique répondent la Convention Cadre des Nations Unies sur les Changements Climatiques de 1992, le Protocole de Kyoto de 1998 et l’Accord de Paris de 2015.

La société magique telle qu’elle est décrite dans Harry Potter nous montre des sorciers très en retard sur la technologie, pourtant contemporaine de la nôtre (l’histoire se déroule, pour rappel, dans les années 1990). Il suffit de relire différents propos d’Arthur Weasley pour saisir la mesure de ce retard. Sa plus grande ambition est en effet de comprendre comment font les avions pour voler (PSM, chapitre 5). À bien y regarder, les sorciers semblent imperméables à la technologie : une division du ministère de la magie est toute entière dédiée à la recherche sur les moldus, de même qu’un cours à Poudlard concerne les sciences moldues. C’est donc, sans doute, cette aversion à la technologie qui peut expliquer l’absence de droit de l’environnement dans Harry Potter : point ne sert de protéger l’environnement s’il ne pèse aucune menace sur lui.

Une précision s’impose toutefois. Le droit de l’environnement est communément divisé en deux catégories interdépendantes, la faune et la flore sauvages. Si n’ont été mentionnées à présent que des considérations propres à la flore et aux espaces, c’est que la faune magique occupe une place à part entière dans le monde de Harry Potter. Pour beaucoup, les créatures magiques sont décrites comme intelligentes, sensibles ou raisonnées, mais pratiquement jamais comme sauvages. Centaures, Géants ou Sirènes vivent dans des sociétés plus ou moins organisées, interagissent régulièrement avec les hommes et peuvent utiliser la magie. Les acromantules, telle Aragog, sont douées d’une intelligence certaine. Au fond, au travers des sept tomes, seuls les licornes et les dragons sont présentés comme des animaux véritablement sauvages, bien que domesticables dans le cas des derniers. À propos de ces animaux sauvages, on sait seulement que l’élevage des dragons a été interdit par une Convention de 1709 (ES, chapitre 14). Lors de la première visite de Harry au ministère, il est mentionné un département des bêtes dépendant du ministère des créatures magiques, dont rien nous est dit par la suite (OP, chapitre 7). Dès la première année d’études à Poudlard est enseigné un cours d’étude des créatures magiques.

C’est in fine une représentation bien différente de l’environnement qui nous est proposée dans les livres de la saga Harry Potter. La régulation des écosystèmes existe en arrière-plan là où créatures magiques occupent le devant de la scène. C’est le résultat de deux facteurs concordants. En premier lieu, les créatures magiques permettent des développements narratifs plus poussés que les plantes et les arbres, sauf à en faire un des enjeux des romans. En second lieu, et c’est le plus important, la société des sorciers est bien plus en harmonie avec la nature que ne l’est la société moldue. Telle est la nature même de la magie, consubstantielle du respect de l’équilibre entre l’homme et les forces naturelles.

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